Carmageddon: Rogue Shift

Sorti en février 2026 et développé par le studio italien 34BigThings, Carmageddon: Rogue Shift est un retour fracassant et pour le moins audacieux de la licence culte Carmageddon. Ce nouvel opus ne se contente pas de faire revivre l’esprit des jeux originaux des années 90 ; il entreprend une refonte totale de ses mécaniques de jeu en les fusionnant avec les conventions modernes des jeux roguelite et post-apocalyptiques. Cette analyse approfondie se propose d’examiner comment Rogue Shift navigue entre l’hommage à son héritage provocateur et l’innovation radicale, dans un paysage vidéoludique où la violence extrême et l’humour noir ne font plus tout à fait scandale comme autrefois. Nous verrons si cette « transsubstantiation » réussit à séduire une nouvelle génération de joueurs tout en honorant la légende du « jeu où l’on écrase des piétons ».

La saga Carmageddon : un héritage de chocs et de polémiques

Pour comprendre Rogue Shift, il est indispensable de revenir sur l’héritage tumultueux de la licence Carmageddon. Créé par Stainless Games et sorti en 1997, le premier Carmageddon était un jeu de course et de combat de véhicules d’une violence inédite. Sa mécanique de jeu la plus emblématique, et la plus controversée, autorisait (et encourageait) à remporter des courses non seulement en finissant premier, mais aussi en éliminant tous les adversaires ou… en écrasant tous les piétons présents sur le circuit. Ce « running down » des « peds » (pour pedestrians), avec ses gerbes de sang pixélisées et son humour macabre, a valu au jeu d’être censuré ou interdit dans plusieurs pays, faisant de lui un symbole du débat sur la violence dans les jeux vidéo. Par-delà la polémique, la série a marqué les esprits par sa physique de véhicule lourde et destructible, son arsenal d’armes absurdes et son ton satirique grunge des années 90. Les suites Carmageddon 2: Carpocalypse Now (1998) et Carmageddon TDR 2000 (2000) ont approfondi ces éléments, tandis qu’un remake, Carmageddon: Reincarnation, est sorti en 2015 après une campagne de financement participatif, peinant toutefois à capturer pleinement la magie des originaux. Cet héritage place Rogue Shift devant un défi de taille : réinventer une formule culte sans trahir l’esprit anarchique qui a fait son succès.

Un nouveau cadre post-apocalyptique : l’horreur zombie remplace la satire

Carmageddon: Rogue Shift opère une translation majeure en transposant l’action dans un univers de science-fiction post-apocalyptique, situé en 2050. Le monde a été ravagé par la guerre et les catastrophes naturelles, et une substance appelée « MiVis », initialement destinée à pallier les pénuries alimentaires, a transformé une grande partie de l’humanité en hordes de zombies appelés les « Wrecks » (les « Épaves »). Ce changement de décor est significatif. L’humour noir et la satire sociale des jeux originaux, qui ciblaient souvent les normes sociales et la publicité, cèdent la place à un scénario de survie plus conventionnel dans le genre post-apocalyptique. L’objectif n’est plus de gagner une course pour le simple plaisir de la destruction, mais de survivre à des « Death Races » nocturnes afin de gagner son passage vers un hypothétique vaisseau d’évacuation. Les piétons à écraser ne sont plus des citoyens lambda, mais des zombies, ce qui déplace considérablement le poids moral (ou l’absence de poids) de l’action. Cette recontextualisation peut être vue comme une adaptation aux sensibilités et aux codes narratifs contemporains, la violence contre des zombies étant un trope beaucoup plus acceptable et répandu que celle contre des civils innocents.

La révolution du gameplay : le cœur roguelite et la gestion des ressources

La transformation la plus radicale apportée par Rogue Shift réside dans sa structure de jeu roguelite. L’accent est désormais mis sur une campagne composée de runs uniques à travers une carte de nœuds générés de manière procédurale. Chaque run est une succession d’événements (courses, combats contre des boss, zones de repos) que le joueur doit planifier stratégiquement pour gérer ses ressources. Le joueur commence avec une voiture basique et doit gagner des crédits en remportant des événements, en éliminant des adversaires ou en réalisant des figures (drifts, sauts). Ces crédits sont dépensés dans des boutiques sécurisées pour réparer le véhicule, changer d’arme ou acheter l’un des 80 « Stunts » (des améliorations passives aux effets synergiques). Cette boucle de progression à court terme (pendant un run) est doublée d’une méta-progression permanente : même en cas de destruction du véhicule, le joueur gagne une monnaie persistante, les « Kill Coins », qui permettent d’acheter des améliorations définitives et de nouveaux contenus sur le marché noir. Ce système remplace la structure de championnat classique des Carmageddon originaux par une expérience plus axée sur la répétition, l’optimisation et la découverte de « builds » de véhicules puissants, alignant ainsi la licence sur les tendances de jeu modernes.

La mécanique de combat et de conduite : héritage et modernisation

Malgré ces changements de fond, Rogue Shift s’efforce de conserver l’essence physique et chaotique du combat automobile qui a fait la renommée de la série. Le jeu propose 15 véhicules aux caractéristiques distinctes (traction, poids) que l’on peut améliorer. Le système de dommages visuels poussé reste un pilier : les pare-brises se fissurent, les portes s’arrachent, les capots se tordent, offrant un feedback physique très concret. L’arsenal est étoffé avec 13 catégories d’armes, allant des armes de proximité et des fusils à pompe aux canons électromagnétiques futuristes. Le combat est conçu comme un mélange d’habileté de conduite, de combat au corps-à-corps (emboutissages) et de tir à distance. La menace ne vient plus seulement des autres pilotes, mais aussi des hordes de zombies « Wrecks », qu’il faut tailler en pièces ou éviter sous peine de se faire submerger et déchiqueter. L’ajout d’un système de météo dynamique (pluie, brouillard) et d’un cycle jour/nuit qui influence l’apparition des ennemis vient complexifier la gestion tactique. Cette fusion entre l’héritage « bumper car » destructeur et les exigences du roguelite crée un cocktail d’action dense et exigeant.

La conception des adversaires et la structure de la campagne

La campagne de Rogue Shift est structurée comme une ascension à travers les différentes zones d’une ville en ruine, chacune contrôlée par un boss final. Les adversaires sont variés et relèvent de trois catégories principales. Les pilotes rivaux appartiennent à des gangs comme les « Autoscum » et adoptent différents comportements (agressifs, tactiques). Les « Enforcers » sont des forces de police corrompues qui tenteront d’arrêter le joueur pour le dépouiller. Enfin, les hordes de zombies « Wrecks » constituent l’ennemi environnemental omniprésent, avec leurs propres variants spéciaux et dangereux (explosifs, à distance). La progression se fait via une carte de nœuds où le joueur choisit sa route, devant arbitrer entre le risque d’affronter des événements difficiles (combats d’élite, boss) et le besoin de passer par des zones de repos pour se réapprovisionner. Cette structure, couplée aux objectifs aléatoires et aux conditions changeantes, vise à garantir que chaque run soit unique, poussant le joueur à constamment adapter sa stratégie et la configuration de son véhicule.

Accueil critique, positionnement et avenir de la licence

À sa sortie, l’accueil réservé à Carmageddon: Rogue Shift est mitigé, comme en témoignent les avis « partagés » sur Steam. Cette réception contrastée illustre parfaitement le double défi du jeu. D’un côté, les joueurs attachés à l’héritage pur et dur de Carmageddon peuvent être déçus par l’abandon de l’humour satirique des années 90, du charme low-poly et de la liberté anarchique des circuits ouverts au profit d’une structure roguelite plus contraignante et répétitive. D’un autre côté, les nouveaux joueurs ou ceux appréciant les roguelites peuvent trouver dans ce titre une expérience d’action-racing intense, riche en customisation et en défis procéduraux, mais potentiellement jugée trop difficile ou frustrante. Le jeu tente ainsi un périlleux exercice d’équilibre. Il ne s’agit plus d’un simple remake ou d’une suite directe, mais d’une réinterprétation radicale qui cherche à insuffler une nouvelle vie à une formule vieille de 25 ans en l’hybridant avec des genres contemporains. Que cette métamorphose soit vue comme une trahison ou comme une renaissance nécessaire dépendra largement des attentes de chacun.

Conclusion

Carmageddon: Rogue Shift est un pari audacieux et risqué. En fusionnant l’ADN destructeur et physique de la licence culte avec les mécaniques de progression procédurale des roguelites et un univers post-apocalyptique zombie, le studio 34BigThings a choisi de ne pas faire un simple retour en arrière nostalgique. Le jeu propose une expérience moderne, exigeante et profondément centrée sur la rejouabilité et l’optimisation de « builds ». Si cette transformation s’éloigne de l’esprit satirique et de la liberté iconoclaste des originaux, elle démontre une volonté de faire évoluer la franchise. Rogue Shift ne remplacera jamais le choc culturel des premiers Carmageddon, mais il peut être apprécié comme un jeu d’action-racing roguelite solide et brutal, portant le nom d’une légende tout en empruntant un chemin résolument différent. Son succès à long terme dépendra de sa capacité à satisfaire un nouveau public tout en convainquant les vétérans que l’évolution, aussi radicale soit-elle, était le prix à payer pour que l’esprit de la « Death Race » survive à un nouveau millénaire.

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