Kiniro a réinventé le livre dont vous êtes le héros avec StoryVary. Je vous ai déjà parlé du premier épisode, Big Pharma, voici l’occasion d’en connaître plus sur StoryVary en discutant avec Olivier Masclef, la personne derrière tout cela.

 
Graal : Bonjour Olivier. Quelles ont été vos inspirations pour la création de StoryVary ?

Olivier Masclef : Bonjour Chris. Dans StoryVary je voulais tenter de remettre la notion de choix au coeur du jeu, une histoire (Story) on la fait varier (Vary). Bref, juste ça, de façon minimaliste sans aucun artifice où on essaie de ‘faire se balader le joueur’ dans des décors … le voyage je le voulais dans la subtilité des décisions prises. D’ailleurs on a développé une approche assez pointue où en fonction des variations du joueur, on ‘re-crée’ une histoire à partir des ‘Story blocs’… chaque morceau de BD porte ses propres conditions d’existence c’est beaucoup plus flexible qu’un codage en ‘arbre’, c’est une approche ‘orientée agents’ comme c’est maintenant utilisé en IA… il y a des centaines de combinaisons de chaque épisode (on a un outil qui nous sort les chiffres pour l’équilibrage) et pourtant on arrive à ce que le joueur ne soit pas perdu.

Ca se sent aussi que la série TV en général est aussi au coeur de l’inspiration, et surtout l’aspect ‘personnages’… on doit y croire, ils doivent avoir une psychologie et c’est plus ça qui est intéressant, des personnages nuancés, surprenants, pas de ectoplasmes monolythique avec des bons et des méchants… bref… je voulais un jeu avec des décisions à prendre vis à vis de la psychologie complexe des personnages.

En termes de réalisation, volontairement je me suis éloigné aussi des techniques 3D qui sont d’abord très chères … mais aussi qui donnent souvent ce sentiment de poisson mort lorsqu’on aborde les sentiments. On a beau foutre des millions de dollars dans un jeu, on a encore le ‘uncanny valley’ qui vient tout foutre part terre. Je voulais que le lien émotionnel avec les personnages ne soit pas brisé par un mode de représentation… l’usage de la BD tirée de photos est surprenant de prime abord, mais il est là pour sa capacité à véhiculer une palette large de sentiments.

 
Graal : Le premier scénario de StoryVary, Big Pharma, est un sujet très spécifique avec une audience plus adulte qu’adolescente. C’est le positionnement que vous voulez donner à StoryVary ?

Olivier Masclef : Oui, clairement. Les ados ont tout ce qu’ils veulent pour pomper de l’adrénaline à la manette. Pan pan, boum boum, vroum vroum… pas de souci avec ça, juste du fun, je m’y adonne aussi encore parfois, mais je recherche à faire autre chose dans les StoryVary et surtout avec Big Pharma. Beaucoup de gens qui jouent à Big Pharma sont … désarçonnés, déstabilisés.. un jeu video a t il le droit de ne pas être juste un truc léger et sans conséquence sans pour autant être un ‘serious game’ chiant? Je crois que oui, mais c’est un combat difficile.

On aborde des thématiques dures: la maladie, le suicide… et on est aussi très critiques avec les ‘activistes institutionnels’ qui usent tout comme les autres du marketing pour ‘vendre leur cause’… bref, ce n’est pas ‘convenu’ et très souvent pas politiquement correct, mais le pari audacieux c’est que parler à une cible adulte en posant des enjeux sociaux et en exposant de vrais dilemmes moraux, c’est possible dans un jeu, comme la série TV a réussi à le faire ces dernières années avec « Breaking Bad » ou « Six feet under » par exemple..

Je ne dis pas que l’on ne fera que ça, notre prochaine série, Oblique Line est plus dans le genre ‘enquête et action’ … mais son background qui se révèle épisode après épisode n’est pas du tout caricatural. De façon générale, je souhaite que chaque fois l’on révèle petit à petit les enjeux des personnages…c’est ce qui fait aussi le succès des bonnes séries TV.
C’est our ça que StoryVary Big Pharma est conçu de façon vraiment ‘intime’, on essaie de saisir les enjeux personnels des personnages, c’est une aventure dans les têtes…
Et puis je voulais un mélange de saveurs, pas juste de l’adrénaline ou juste du rire, ou juste des larmes.. Big Pharma, c’est doux-amer, sucré-salé, ça picote, ça chatouille le palais, et des fois c’est âcre au fond de la gorge, bref, c’est pas un goût uniforme loin de là…

 
Graal : Est-ce que vous pensez donner un moment ou l’autre la possibilité à vos joueurs de créer leurs propres histoires ? ou de vous les soumettre ?

Olivier Masclef : C’est possible que nous offrions ça dans l’avenir. Nous avons développé des outils de construction des épisodes assez sophistiqués mais dont la prise en main est relativement aisée. La chose c’est qu’il faut une petite maîtrise technique et il faut avoir la force de travail pour créer beaucoup de ressources graphiques. Un épisode c’est entre 800 et 900 cases de BD pour arriver à avoir la variété de situations intéressantes… Et on est ouverts bien évidemment à vos idées de séries. Particulièrement si ça sort des sentiers battus. On cherche des thématiques originales.

 
Graal : Vous baignez depuis longtemps dans le monde des jeux vidéo. Avez-vous des conseils à donner pour les jeunes développeurs ou artistes qui veulent se lancer dans ce milieu ?

Olivier Masclef : Ah je dois dire que j’ai eu la chance de rentrer chez Infogrames il y a… 20 ans maintenant ! La fonction ‘production’ se créait à peine, les jeux, un an avant c’était un programmeur, un graphiste et un mec qui faisait tout à la fois le son, le café et le scénario… bref, une autre époque. C’est un milieu professionnel qui est maintenant moins ‘fou’ qu’à l’époque, plus rangé, plus rationnel, plus sage… trop sage parfois. Heureusement les indies ressuscitent cet esprit expérimental, mais il est bien dur d’en vivre. Après je dirais: faites une école du jeu video un peu reconnue (je suis coordinateur pédagogique de Gamagora l’école du jeu video de l’Université Lyon 2…) et faites un stage qui corresponde au type de boite et au type de jeu sur lequel vous voulez vraiment travailler, .. et faites vous remarquer en étant pro-actif et bosseur, et là vous aurez toutes vos chances.

 
Graal : Merci pour vos réponses.

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