Sorti en juillet 2024, Kunitsu-Gami : Path of the Goddess incarne la singularité audacieuse et l’éclectisme créatif dont Capcom a le secret. Loin des productions à grand budget qui définissent son image, ce titre, développé par la division interne de recherche et développement, se pose en expérience artistique et mécanique profondément originale. À mi-chemin entre l’action en temps réel, la défense de tour (tower defense) et une célébration esthétique de la culture japonaise, il propose une aventure solo exigeante et contemplative. Dans un paysage vidéoludique souvent formaté, Kunitsu-Gami ose un hybride rare, créant une « légende divine » moderne qui mérite une analyse approfondie.

Un concept unique : la stratégie-live actée
Le cœur de Kunitsu-Gami réside dans son mélange ingénieux et inédit de deux phases de jeu distinctes et interdépendantes. Le joueur incarne Soh, un guerrier divin, chargé de protéger Yoshiro, la Prêtresse de la Montagne, alors qu’elle tente de purifier le Mont Kafuku, rongé par la corruption. Le jeu s’articule autour d’un cycle strict de jour et de nuit. La journée est consacrée à la phase de préparation stratégique. Il s’agit d’explorer le village, de libérer des villageois prisonniers de la souillure, et surtout, de les affecter à des « professions » (guerrier, archer, prêtre, etc.) et de les positionner stratégiquement sur la carte. Ce travail méticuleux de planification, d’allocation des ressources limitées (les villageois libérés) et d’anticipation des voies d’attaques ennemies, rappelle la rigueur d’un jeu de défense de tour. Cette phase de calme relatif est cruciale et exige une réflexion approfondie, car elle conditionne entièrement le déroulement de la nuit.
Le duel nocturne : action pure et gestion du chaos
À la nuit tombée, le jeu bascule dans une phase d’action frénétique et exigeante. Les portes de l’au-delà s’ouvrent, libérant des hordes de démons nommés les « Magatsugami », chacun avec ses propres capacités et comportements. Soh doit alors passer du statut de stratège à celui de combattant de première ligne. Il affronte directement les ennemis avec un système de combat en temps réel (« l’action de danse du sabre »), tout en supervisant le champ de bataille. Le joueur doit constamment ajuster ses tactiques en direct : rediriger ses villageois vers une brèche menacée, activer leurs capacités spéciales au bon moment, ou quitter momentanément le front pour aller secourir un allié en difficulté ou débloquer un raccourci. Cette fusion du combat direct au corps à corps et du macro-management en temps réel crée une tension unique et palpitante, où la maîtrise technique et la clairvoyance stratégique sont sans cesse mises à l’épreuve.

Une direction artistique somptueuse et symbolique
Kunitsu-Gami est avant tout une célébration visuelle et sonore de l’esthétique japonaise traditionnelle (wa). Le jeu utilise le moteur RE Engine, non pas pour un réalisme froid, mais pour créer un tableau vivant inspiré des estampes, du théâtre Nô et des rituels shinto. Les décors du village et de la montagne, envahis par une corruption aux motifs organiques et violacés, contrastent avec la pureté des lignes architecturales japonaises et les couleurs vives des kimonos. Les designs des démons, appelés « Magatsugami » (littéralement « esprits du mal »), puisent dans le folklore des yōkai et des oni, leurs masques rappelant ceux du Kagura, la danse rituelle. La bande-son, mêlant instruments traditionnels (shamisen, flûte shakuhachi) et orchestrations plus modernes, accompagne parfaitement ce voyage, du calme solennel du jour à l’intensité dramatique de la nuit. Chaque élément visuel et sonore est chargé de sens, transformant la progression du joueur en une purification à la fois ludique et symbolique.
La symbolique de la purification et la progression
La structure narrative et ludique du jeu est entièrement bâtie autour du thème central de la purification (harai). Chaque niveau, ou « chapitre », est centré sur un torii (portail sacré) spécifique que la Prêtresse Yoshiro doit nettoyer. Pour y parvenir, le joueur doit réussir à la protéger tout au long de la nuit. À l’aube, si Yoshiro a survécu, une séquence cérémonielle se déclenche : elle exécute une danse Kagura devant le torii, dissipant la corruption locale et restaurant une partie de la beauté originelle des lieux. Cette boucle « préparation – défense – purification » rythme la progression. Au fil des chapitres, de nouvelles professions de villageois se débloquent, ainsi que des améliorations pour Soh et ses alliés. Le jeu introduit également de nouveaux types de démons et de nouvelles mécaniques environnementales (comme des chemins qui s’ouvrent ou se ferment), maintenant la difficulté et la fraîcheur de l’expérience. Cette progression est à la fois gratifiante et cohérente avec le propos spirituel de l’aventure.

Exigence et accessibilité : une courbe d’apprentissage maîtrisée
Kunitsu-Gami est un jeu exigeant par nature. La gestion simultanée de l’action et de la stratégie, couplée à une pression temporelle constante (la nuit a une durée limitée), demande une période d’adaptation. Les premiers chapitres servent de tutoriel progressif, introduisant une à une les professions de base et les types d’ennemis fondamentaux. Cependant, la difficulté augmente sensiblement par la suite, avec l’arrivée de démons aux attaques dévastatrices, de vagues multiples et d’objectifs secondaires à remplir pour optimiser sa préparation. Le jeu ne possède pas de mode multijoueur, ce qui renforce son identité d’épreuve solitaire et de défi personnel. Cette exigence, loin d’être punitive, est au cœur de la satisfaction qu’il procure : chaque nuit réussie est une victoire méritée, fruit d’une planification intelligente et d’une exécution précise. Elle récompense la persévérance et la maîtrise.
Réception critique et positionnement singulier
À sa sortie, Kunitsu-Gami : Path of the Goddess a été salué par la critique pour son incroyable originalité et la qualité de son exécution, décrochant des notes excellentes (autour de 85/100 sur les agrégateurs). Les éloges ont unanimement porté sur la beauté de sa direction artistique, l’ingéniosité de son hybride action/stratégie et son immersion culturelle authentique. Le titre a été décrit comme une « œuvre d’art jouable » et une bouffée d’air frais dans le paysage des jeux d’action. Sa nature singulière et sa difficulté en ont fait un produit de niche, adressé à un public de joueurs en quête d’expériences différentes et exigeantes. Il s’inscrit ainsi dans la lignée des titres audacieux de Capcom, comme Okami (auquel un bundle est d’ailleurs dédié), prouvant que le studio peut aussi exceller dans la création de mondes poétiques et de systèmes de jeu innovants en dehors de ses franchises blockbusters.
Conclusion
Kunitsu-Gami : Path of the Goddess est une réussite artistique et ludique remarquable. Capcom y démontre une maîtrise rare dans l’art de fusionner des genres et des inspirations pour créer une expérience totalement unique et cohérente. Bien plus qu’un simple jeu de défense ou d’action, il est un rituel interactif, une méditation sur les thèmes de la purification, de la protection et de l’équilibre entre la réflexion et l’action. Si son exigence et son rythme particulier ne conviendront pas à tous, ceux qui acceptent de se plonger dans son monde et d’embrasser ses mécaniques seront récompensés par une aventure inoubliable, d’une profondeur stratégique insoupçonnée et d’une beauté visuelle envoûtante. Kunitsu-Gami n’est pas seulement un excellent jeu ; c’est une œuvre à part, une légende moderne qui mérite amplement de trouver sa place au panthéon des titres cultes et innovants.

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