Assassin’s Creed Shadows

Sorti en mars 2025 sur PC, PlayStation 5 et Xbox Series X|S, Assassin’s Creed Shadows constitue le quatorzième opus majeur de la célèbre franchise d’Ubisoft . Développé principalement par le studio Ubisoft Québec, ce titre tant attendu transporte enfin les joueurs dans le Japon féodal, une demande récurrente de la communauté depuis des années . Le jeu propose une double protagonistes : Naoe, une shinobi fictive issue de la région d’Iga, et Yasuke, un personnage historique inspiré du serviteur africain du seigneur de guerre Oda Nobunaga . Si l’immersion dans le Japon du XVIe siècle et les innovations de gameplay ont été saluées par une partie de la critique (avec un Metascore de 81) , la sortie du jeu a été éclipsée par une tempête de controverses sans précédent dans l’histoire de la franchise. Accusations de « wokisme », révisionnisme historique, manque de respect culturel, et une pétition japonaise réunissant plus de 100 000 signatures ont transformé ce qui devait être un triomphe commercial en un véritable champ de bataille idéologique . Cette analyse exhaustive se propose d’examiner en six chapitres les multiples facettes de cette œuvre controversée, de ses innovations ludiques à la polémique qui l’entoure, en passant par le contexte plus large des guerres culturelles.

Contexte de développement et ambitions créatives

Le développement d’Assassin’s Creed Shadows trouve ses racines dans une longue attente de la communauté. Depuis des années, les fans réclamaient un épisode de la franchise se déroulant dans le Japon féodal, une période riche en intrigues, en conflits et en figures emblématiques qui semblait taillée sur mesure pour la formule d’Ubisoft. Pourtant, l’éditeur a longtemps résisté à cette demande, conscient des défis que représenterait la représentation respectueuse d’une culture aussi codifiée .

Le projet a finalement été confié à Ubisoft Québec, un studio qui avait déjà prouvé sa maîtrise avec Assassin’s Creed Odyssey. Pour cette nouvelle aventure, l’équipe a entrepris un travail de recherche colossal, consultant une douzaine d’historiens français et japonais, dont Pierre-François Souyri, spécialiste reconnu du Japon médiéval . Selon ce dernier, les développeurs ont posé « une centaine de questions ou plus », allant de la production du sel à l’organisation des spectacles de marionnettes, dans le but d’éliminer les clichés et les anachronismes .

Le choix des protagonistes reflète une ambition narrative claire. Jonathan Dumont, le directeur créatif, a expliqué dans une interview à Fami通 que l’équipe cherchait d’abord « notre samouraï », c’est-à-dire un personnage non japonais à travers lequel les joueurs pourraient découvrir le pays . Naoe, la kunoichi, incarne l’héritage des assassins, avec des compétences de furtivité et d’infiltration, tandis que Yasuke, le samouraï africain, représente la puissance brute et la découverte d’une culture étrangère . Cette dualité entre « l’ombre et l’acier » vise à offrir deux expériences de gameplay radicalement différentes, une formule qui avait fait ses preuves dans Assassin’s Creed Syndicate.

Un cadre historique méticuleusement reconstitué

Malgré les controverses, un consensus émerge parmi les observateurs de bonne foi : la reconstitution du Japon féodal dans Assassin’s Creed Shadows est d’une qualité exceptionnelle. Le jeu dépeint avec une fidélité remarquable les châteaux imposants, les temples paisibles et les paysages ruraux de l’époque Sengoku, une période « très mouvementée » marquée par des conflits intenses .

Pierre-François Souyri, l’historien consultant, loue le travail de l’équipe : « Ils ont fait un travail vraiment fantastique avec des reconstitutions très précises » . Cette précision s’étend aux moindres détails, des bardeaux sur les toits aux types de bois utilisés dans les meubles . Les développeurs ont poussé le souci du détail jusqu’à conserver des armes et armures authentiques dans leurs bureaux pour référence visuelle .

La direction artistique est également saluée, avec des effets météorologiques dynamiques, un cycle jour-nuit qui influence le gameplay, et une végétation luxuriante qui change au fil des saisons . Le nouveau moteur Anvil déploie des technologies de pointe comme l’éclairage global par lancer de rayons et des effets de vent et de particules dynamiques, créant un monde « incroyablement vivant et agréable à regarder », selon Kotaku .

Cette attention aux détails n’est pas un simple exercice de style : elle sert l’immersion et la crédibilité du monde, permettant aux joueurs de se perdre dans un Japon féodal plus authentique que tout ce qui a été produit jusqu’à présent dans le jeu vidéo occidental .

Gameplay et innovations mécaniques

Sur le plan du gameplay, Assassin’s Creed Shadows introduit plusieurs innovations significatives qui renouvellent la formule de la franchise. La plus notable est la double approche permise par les deux protagonistes.

Naoe, la shinobi, incarne le retour aux sources de la série. Ses mécaniques de jeu mettent l’accent sur la furtivité, l’infiltration et l’assassinat. Équipée d’un grappin, elle peut escalader rapidement les bâtiments, se balancer entre les structures et créer des points d’ancrage pour des descentes silencieuses. Les joueurs doivent utiliser l’environnement – jeux d’ombre et de lumière, bruits parasites – pour masquer leurs mouvements. PC Gamer a salué cette approche, qualifiant le jeu de « l’un des meilleurs jeux d’infiltration de la décennie » .

Yasuke, le samouraï, offre une expérience radicalement différente. Incarnation de la puissance, il peut manier des armes lourdes, briser les défenses ennemies et affronter directement des groupes d’adversaires. Son gameplay est plus proche d’un jeu d’action traditionnel, avec des combos dévastateurs et des capacités de zone. Il peut également utiliser un arc pour des éliminations à distance, mais son approche privilégie l’affrontement direct.

Cette dualité ne se limite pas aux combats : elle s’étend à la progression dans le monde. Naoe peut se faufiler à travers de petites ouvertures, escalader des surfaces complexes et atteindre des zones inaccessibles à Yasuke. Ce dernier peut en revanche forcer certaines portes, briser des obstacles et intimider les PNJ pour obtenir des informations. Le joueur est encouragé à alterner entre les deux personnages en fonction des missions et de son style de jeu préféré, une mécanique qui ajoute une profondeur stratégique bienvenue.

La genèse d’une polémique – Le cas Yasuke

La controverse autour d’Assassin’s Creed Shadows a éclaté dès la révélation du jeu en mai 2024, et son épicentre est sans conteste le personnage de Yasuke . La question de sa légitimité en tant que samouraï a enflammé les débats bien avant la sortie du titre.

1 La querelle des historiens

Le débat sur le statut exact de Yasuke divise les spécialistes. D’un côté, des historiens comme Pierre-François Souyri estiment que « c’est la prétention du jeu de l’appeler samouraï, pas une thèse de doctorat », rappelant que les preuves historiques sur son statut « peuvent être difficiles à interpréter » . Il insiste sur le fait que Yasuke est « une personne qui a réellement existé » .

De l’autre côté, des experts comme Yuichi Goza, professeur assistant au Centre national d’études japonaises à Kyoto, sont catégoriques : « Rien ne prouve que Yasuke avait les qualifications » pour être considéré comme un samouraï . Selon lui, les documents survivants indiquent que « Yasuke se distinguait avant tout par la couleur de sa peau et sa force physique », et que son protecteur, Oda Nobunaga, l’aurait probablement « gardé à ses côtés pour le montrer » comme une curiosité . En effet, les sources primaires, comme la chronique de 1627 Histoire de l’Église du Japon, ne mentionnent Yasuke que sur « une ou deux lignes », sans jamais lui attribuer le titre de samouraï .

2 L’affaire Lockley

La polémique a pris une tournure plus sombre avec la découverte du rôle de Thomas Lockley, un professeur associé britannique à l’Université Nihon de Tokyo. Ce dernier est l’auteur de la biographie Le Samouraï africain : L’histoire vraie de Yasuke, un guerrier noir légendaire dans le Japon féodal, qui a servi de source d’inspiration majeure pour le jeu .

Des enquêtes menées par des internautes ont révélé que Lockley aurait, pendant près de dix ans, modifié les pages Wikipédia relatives à Yasuke en japonais et en anglais sous des pseudonymes (dont « Tottoritom »), ajoutant des informations non sourcées ou exagérées . Il aurait ensuite cité ses propres articles et ouvrages, créant ainsi un effet de circularité donnant l’apparence d’une validation académique . Ces révélations ont profondément ébranlé la crédibilité des recherches sur Yasuke et jeté une lumière défavorable sur le travail de documentation d’Ubisoft, qui n’a jamais explicitement confirmé avoir utilisé les travaux de Lockley .

Controverses et escalade – Du jeu vidéo à l’affaire diplomatique

La polémique a rapidement dépassé le simple cadre du débat historique pour prendre une dimension politique et culturelle.

1 La profanation du sanctuaire

Un clip de gameplay montrant Yasuke détruisant des objets et attaquant des civils dans une réplique numérique du sanctuaire Itatehyozu, un lieu religieux important, a provoqué une vague d’indignation au Japon . Des responsables religieux et des hommes politiques locaux ont exprimé leur colère. Nagase Takeshi, membre de l’assemblée préfectorale de Hyogo, a déclaré : « Pour nous, ces scènes sont totalement impensables. Est-ce que cela devrait être autorisé simplement parce que c’est un jeu ? » . Sawada Masayasu, chef de la Fédération politique shinto de la préfecture de Hyogo, a ajouté : « Il y a un manque évident de respect pour nos traditions religieuses. On a l’impression qu’au fond, ils nous considèrent toujours comme inférieurs » .

La situation a pris une ampleur inédite lorsque le Premier ministre japonais Shigeru Ishiba a lui-même commenté l’affaire, exprimant sa crainte que le jeu n’incite à la profanation de sanctuaires réels . Ubisoft a rapidement réagi en publiant un patch day-one rendant les étagères et les tables des sanctuaires indestructibles et supprimant le sang lors des attaques contre des civils non armés .

2 Une pétition et des accusations de « wokisme »

Une pétition japonaise contre le jeu a recueilli plus de 100 000 signatures, dénonçant un « manque de précision historique et de respect culturel » . Sur les réseaux sociaux, les accusations de « wokisme » et de « réécriture de l’histoire » se sont multipliées, certains critiques affirmant que le jeu s’inscrivait dans un agenda politique visant à imposer une diversité anachronique dans des contextes historiques .

Cependant, une étude de l’European Video Game Observatory a nuancé cette analyse, suggérant qu’une grande partie de l’indignation en ligne était le résultat d’une campagne de « astroturfing » menée par « au moins 728 comptes interconnectés » liés à la « croisade morale conservatrice américaine » . Ces comptes, représentant seulement 0,8 % des intervenants sur le sujet aux États-Unis, étaient responsables de 22,1 % de la couverture totale, instrumentalisant le jeu comme un symbole dans les guerres culturelles plus larges faisant rage pendant la campagne électorale présidentielle américaine . Marc-Alexis Côté, producteur exécutif de la franchise, a regretté que « notre utilisation de Yasuke a été instrumentalisée par certaines personnes pour faire passer leur propre message… mais ce n’est pas le message du jeu » .

3 La réponse d’Ubisoft

Face à cette tempête, Ubisoft a publié en juillet 2024 un message officiel s’excusant auprès de la communauté japonaise . L’éditeur a réaffirmé que le jeu est une « œuvre de fiction inspirée par des événements et des personnages historiques réels », et que « notre intention n’a jamais été de présenter l’un de nos jeux Assassin’s Creed, y compris Assassin’s Creed Shadows, comme une représentation factuelle de l’histoire ou de personnages historiques » . Ubisoft a également défendu le choix de Yasuke, le qualifiant de « meilleur choix pour raconter une histoire d’Assassin’s Creed dans le Japon féodal », tout en reconnaissant que « sa représentation en tant que samouraï est un sujet de débat et nous avons intégré cela de manière réfléchie dans notre récit » .

Accueil critique et positionnement dans la franchise

Malgré le tumulte, Assassin’s Creed Shadows a reçu un accueil critique généralement favorable, avec un Metascore de 81 GameSpot l’a qualifié de « jeu absolument captivant », Eurogamer l’a salué comme « le meilleur Assassin’s Creed actuel », et GamingTrend y a vu « une nouvelle référence pour la série » . Sur Steam, les avis sont plus mitigés, avec 69 % d’évaluations positives sur plus de 5 000 avis en chinois simplifié, et une note globale « plutôt positive » sur 30 000 avis toutes langues confondues.

Les critiques positives soulignent :

  • La qualité de l’immersion dans le Japon féodal, avec une direction artistique somptueuse.
  • L’innovation du double gameplay entre infiltration et action.
  • La profondeur des mécaniques de furtivité, saluée comme un retour aux sources réussi.
  • La richesse du contenu et la durée de vie conséquente.

Les critiques négatives, outre celles liées aux controverses idéologiques, portent sur :

  • Des problèmes techniques et d’optimisation, notamment sur PC.
  • Un rythme parfois inégal, avec des phases de progression ralenties.
  • Une IA ennemie perfectible dans certaines situations.
  • La présence de microtransactions et de contenus cosmétiques payants.

Le positionnement d’Assassin’s Creed Shadows dans la franchise est complexe. D’un côté, il représente une évolution technique et ludique indéniable, capitalisant sur les acquis des épisodes précédents (RPG, choix de dialogues, monde ouvert) tout en renouant avec les fondamentaux de la série (infiltration, assassinats). De l’autre, il est devenu le symbole des tensions qui traversent l’industrie du jeu vidéo, tiraillée entre ambition créative, attentes des communautés, et pressions idéologiques.

Conclusion

Assassin’s Creed Shadows restera dans les annales comme l’un des épisodes les plus controversés et clivants de la célèbre franchise. D’un point de vue strictement ludique, le jeu réussit le pari de transporter les joueurs dans un Japon féodal d’une beauté et d’une précision rares, tout en renouvelant la formule avec un système de double protagoniste ingénieux qui offre deux expériences de gameplay distinctes et complémentaires. Les innovations techniques, la direction artistique soignée et le retour à des mécaniques d’infiltration plus profondes ont été salués par une large partie de la critique.

Pourtant, l’ombre de la polémique plane inexorablement sur l’œuvre. Le choix de Yasuke comme protagoniste a ouvert une boîte de Pandore où se mêlent débats historiques légitimes, accusations de révisionnisme, appropriation culturelle, et instrumentalisations politiques. L’affaire Lockley a jeté le doute sur la rigueur des recherches préalables, tandis que les scènes de destruction dans les sanctuaires ont légitimement blessé une partie de la communauté japonaise. Ubisoft, en cherchant à créer une œuvre inclusive et accessible à un public mondial, semble avoir sous-estimé la sensibilité d’un pays dont la culture est profondément liée à son patrimoine religieux et historique.

Assassin’s Creed Shadows est donc une œuvre aux multiples facettes : un jeu magnifique et techniquement abouti, mais aussi un champ de bataille culturel où s’affrontent des visions du monde irréconciliables. Il pose des questions cruciales sur les limites de la fiction historique, la responsabilité des créateurs dans la représentation des cultures étrangères, et la manière dont les jeux vidéo, devenus le divertissement dominant de notre époque, sont désormais au cœur des guerres culturelles planétaires. Le jeu survivra-t-il à sa réputation ? L’avenir le dira. Mais une chose est certaine : Assassin’s Creed Shadows a marqué un tournant, non seulement pour la franchise, mais pour l’industrie tout entière.

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